« Jusqu'à ce que Liv sonne à la porte »
paraît dans le tout premier numéro de la revue Débuts





Il est onze heures et je suis assis au grand bureau d’accueil de la bibliothèque. Liv n’est pas encore là. Elle sonnera vers midi quarante, midi cinquante. J’irai ouvrir la porte, nous échangerons quelques paroles, puis nous ferons le nécessaire pour que tout soit en ordre avant treize heures. Il n’en va jamais autrement. Au fil de nos préparatifs, pendant ces dix ou vingt minutes qui séparent l’arrivée de ma collègue de celle de nos premiers lecteurs, c’est la métamorphose. Nous nous modelons sans bruit à l’idée que nous avons du Bibliothécaire, nous nous glissons dans son enveloppe, nous donnons à nos gestes, à nos manières et jusqu’à la façon dont nous clignons des yeux l’inflexion adéquate. Bien sûr, l’image que j’ai en tête n’est pas exactement la même que celle de Liv, mais elles sont plus ou moins semblables et à treize heures, à peine le premier visiteur entré, si je me tourne vers ma collègue, je ne vois pas une jeune femme, encore moins une jeune femme distraite, inquiète ou rêveuse : je vois mon associée, ma camarade, et dans la moindre de ses actions l’idée, la Bibliothécaire de Liv.
Depuis le début de l’hiver, je viens ici de plus en plus tôt, une demi-heure, une heure, deux heures avant l’heure à laquelle je commence le travail. J’entre par le bureau d’Antonino, l’une des pièces les plus belles de la bibliothèque. On peut y admirer d’anciennes affiches d’expositions du Musée d’art moderne, un caoutchouc énorme et poussiéreux qui se faufile entre deux étagères jusqu’au plafond, et sur les tables de travail, répartis dans des boîtes, des pots et des sachets, une quantité d’objets intéressants : des règles, des pinces, des stylos et des feutres aux fonctions bien précises, des crayons taillés au cutter, des étiquettes et des tampons, des colles, des encres, des morceaux de bois de toutes les tailles, des clous, des vis, des gommes, et au moins douze sortes de rubans adhésifs, et cinq sortes de ficelles, et des post-it de toutes les couleurs, et une grosse radio noire, la radio sur laquelle Antonino écoute Radio Classique, à bas volume pour ne pas déranger les autres. (…)