Matins





Presque tous les matins, je reste ici. J’ai mes occupations, mes livres, quelques idées plus précises que la veille. Je tourne les pages et j’examine les mots comme s’ils étaient des choses dont l’apparence physique importait plus que le reste : je les regarde comme des collages ou des silhouettes et je scrute leurs contours, leur épaisseur et la façon dont ils épousent la surface du papier. Chacun devient alors l’entité la plus simple et improbable qui soit. Il est présent, brillant, déplié sur lui-même en petits caractères mais intouchable, immatériel et résistant à la lecture. Je suis assis sur le plancher, contre le mur, mon livre est grand ouvert à hauteur de visage, juste devant mon nez, et je déchiffre une phrase, un paragraphe, à la recherche d’indications secrètes. Toute page renferme un plan qui lui est propre : je veux y voir des liens, des ressemblances et des figures qui n’ont aucun rapport avec l’histoire. Lorsque mon attention s’émousse, je reprends une lecture linéaire, le fil du texte, mais quelques pages plus loin il éclate à nouveau et me laisse brusquement face au papier, à l’encre, à la reliure qui résiste sous mes doigts, aux plis, à la poussière, et à chaque mot désagrégé que plus aucune syntaxe ne lie aux autres. Ma chambre est assez grande pour que je puisse y lire assis, couché, recroquevillé à dix places différentes, mais je choisis le plus souvent de m’installer sur le plancher, contre ce mur, sous la fenêtre qui découpe des rectangles de lumière juste devant mes pieds. L’été, l’endroit est frais jusqu’à midi, quand le soleil vient tomber presque à ras sur les pages de mon livre ; l’hiver, je n’ai qu’à tendre la main pour effleurer le corps brûlant du radiateur en fonte. L’après-midi, le reste, la vie à l’extérieur n’existent pas encore. Le texte et moi, nous nous épions sans savoir d’où viendra l’issue.